La bouteille et le fusil

Laisse-la t’envahir, cette douce promesse
Laisse mourir les jours, les regrets les angoisses
Laisse-le s’évanouir, ce passé qui te blesse
Et cette vie broyée comme un papier qu’on froisse.

Une dernière fois, tu ouvriras la bouche
Et tu tendras les bras vers ton amour enfui.
Mais c’est le métal noir du fusil que tu touches
Son goulot sans espoir, son haleine de suie.

Écoute, vieil amant ! Que vogue la bouteille !
Du canon coulera une ivresse certaine !
Enfantée par le plomb bien plus que par la treille
Elle étreindra enfin ton cœur gonflé de peine.

Alors, dans la nausée, tu fermeras les yeux
Ton doigt se crispera dans un dernier effort,
La gerbe hurlera son envol vers les cieux
À peine colorée du rouge de ton corps…


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Constance de l’Amour

À Élodie.

Quand je marche à travers une verte vallée,
Que la brise en riant serpente à mes oreilles,
Tu me suis doucement, nos yeux clos d’un sommeil
Calme et doux, aussi lent qu’un antique ballet.

Quand je marche à travers les mornes paysages,
Que le vent en hurlant vient hanter mon esprit,
Ta main nue et glacée sur mon triste visage
Lui redit la chaleur que naguère il apprit.

Quand je nage à travers les océans de mort,
Que depuis bien longtemps je me noie en silence,
Loin de la rive et seul, c’est pourtant sur ton corps
Supplicié que s’abat toute la pestilence.

Toujours tu étais là, ombre trop amoureuse,
Du ciel jusqu’au tombeau tu m’as accompagné.
Demain tu partiras, sombre et silencieuse
Loin des cafards suants, des toiles d’araignée !


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La demeure d’Astérion

Ariane, au matin, tu attends patiemment
À l’entrée du dédale un Thésée souverain.
Il passa près de toi et laissa dans ta main
Un fil d’or palpiter, comme un cœur renaissant.

Tu regardes parfois l’entrée sombre et rocheuse,
Et ton œil plonge alors dans la nuit minérale…
Ton corps tremble aux orgies inconnues et bestiales
de ton frère Astérion et d’enfants amoureuses.

Ariane, entends-tu ? Tu ressens, divaguant,
L’écho sourd et lointain des corps qui s’abandonnent.
Ils s’apaisent enfin sur les charniers atones,
Mais le fil que tu tiens tire alors en avant…

Sous les voûtes cachées, ainsi tu entreras,
Pour connaître le sang, la poussière, et la mort.
Dans le cœur du dédale, alors tu t’étendras,
Près du corps de Thésée, et près du Minotaure.


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Paroles de vieux

Cet article a été écrit pour un journal lycéen.

 

S’il y a une chose que j’ai apprise durant les longues années qui constituent ma brillante carrière (si si, brillante, je vous assure), c’est que les élèves aiment tous à peu près les mêmes choses (non, je ne parlerai pas de substances illicites dans cet article, désolé…). Parmi ces choses que les élèves de la Sixième à la Terminale aiment, il y a, dans l’ordre croissant d’intérêt :

– Ce qu’on fait en cours (rappelez-vous, c’était en Sixième, je vous assure que vous avez ressenti de l’intérêt pour un cours, ça n’a pas duré très longtemps, mais tout de même !).

– Savoir ce qu’on mange à midi à la cantine (là, je pense que tout le monde sera d’accord).

– Connaître quelques détails de la vie des profs (surtout si les détails en question sont un peu gênants, bien sûr…).

– Pour finir, les histoires… Qu’elles soient issues de la mythologie, du théâtre, ou de romans populaires, les élèves adorent toujours les histoires.

Alors, dans la mesure où je suis payé au pourcentage de ventes de ce journal (comment ça, pas du tout ? j’aurais dû mieux lire le contrat…), je vais essayer d’être efficace en mélangeant les deux thèmes préférés des élèves : je vais raconter ma vie !

Plus précisément, je vais vous raconter un souvenir de mes vacances d’été, d’une époque fort lointaine où j’avais votre âge, et où j’étais contraint de partir avec mes parents à la campagne… Imaginez l’endroit le plus perdu et vide de l’Univers, et, une fois que vous le visualisez bien, tuez encore la moitié des êtres vivants susceptibles de s’y trouver. Nous sommes dans les années 90 (du vingtième siècle, je précise quand même), enlevez donc également Internet, les smartphones, la télévision que mes parents avaient en horreur, rajoutez deux tonnes de livres poussiéreux au grenier, et vous aurez une idée assez exacte de l’endroit où je devais passer quelques semaines en essayant de ne pas mourir. Étonnamment, je ne suis pas mort (par contre, j’ai fini prof. de français, ce qui est à certains égards bien pire, mais passons…), et je passais de très longues journées à lire et à penser… À quoi ? Et bien, aux filles ! Ces créatures aimées, laissées loin derrière moi, quelque part dans la civilisation, dont je n’aurais plus de nouvelles pendant deux mois ! À l’époque, en dehors de l’école, les amis et camarades disparaissaient mystérieusement une fois descendus du bus, et il n’y avait que le téléphone familial (vous savez, le vieux truc avec un fil en plein milieu du salon, que plus personne n’utilise mais que personne n’ose jeter) qui vous permettait de raconter en chuchotant vos exploits amoureux à votre « best », sous l’œil narquois de toute la famille et l’oreille dressée de votre petit frère se préparant à monnayer son silence…

Alors, je leur écrivais, à ces filles. À la nuit tombée, je prenais une feuille et un stylo (oui, ça existait, ne soyez pas désagréables…), et j’écrivais, toute la soirée, ce qui me passait par la tête, ce qui me semblait important, ou ce que ma timidité m’aurait mille fois interdit de leur dire en face. Je décrivais ainsi mes sentiments d’adolescent, mes ennuis, mes promenades et mes lectures, et je cherchais longtemps la phrase susceptible de faire battre le cœur de Marie-Pierre (on ne rigole pas, s’il vous plaît). Surtout, j’écrivais seul, dans le silence de ma chambre. Pas de réponse de la feuille posée devant moi, pas de smiley pour remplir le vide entre les lignes, uniquement des mots, des phrases muettes qui se déroulaient difficilement, et une envie d’être présent, au moins un instant, dans les pensées de la lointaine demoiselle. Lorsque ma lettre était enfin terminée, j’allais la déposer à pieds, en pleine nuit, dans la boîte jaune sur la place du village, pour ne pas manquer la levée quotidienne du courrier. Elle y tombait avec un petit bruit de frôlement de papier, et il était délicieux de savoir qu’elle ne m’appartenait plus, que je ne pouvais plus rien y changer, qu’elle était à moins d’un mètre de moi et pourtant désormais inaccessible (bon, j’aurais pu défoncer la boîte avec du C4 ou tendre une embuscade au facteur, mais admettez que c’est un peu compliqué à mettre en place). L’attente délicieuse commençait alors, je comptais le nombre de jours qu’il faudrait pour que la lettre trouve sa destination, et ce jour-là, je me demandais sans cesse si elle avait été trouvée, lue, si, peut-être, sa lectrice avait commencé à y répondre…

Le temps a passé, La Poste est devenue une banque et un fournisseur d’adresses e-mail. Lorsque je veux dire quelque chose à quelqu’un, une foule d’applications bondit sur moi et me jette au visage des flammes colorées, des jolies images qui clignotent dans tous les sens sur une multitude d’écrans connectés, parfois même la possibilité d’écrire quelques mots (pas trop quand même). Alors, je n’écris plus à personne de longues phrases lues lentement par quelqu’un qui pense fort à moi (non, mes chers élèves, les contrôles, ça ne compte pas !).

Et ça me manque un peu…


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Le gestionnaire

   Autour de la vaste table circulaire, au milieu de la salle de réunion, les costumes sévères se sont installés, assis côte à côte selon un ordre silencieux et invisible d’attractions, d’animosités et d’intérêts communs ou contradictoires. Lorsque la réunion commence, les groupes ainsi composés se compriment doucement sur eux-mêmes, s’éloignent imperceptiblement les uns des autres dans un mouvement lent et régulier de tectonique à l’œuvre. Longtemps, au fil des débats, ces continents sans visage tremblent d’indignation, frissonnent de colère, ou explosent d’une rage volcanique. Ainsi, c’est une véritable guerre universelle qui se joue à la surface de la grande table arrondie, entre les quelques murs décorés ça et là de tableaux fades, et tous ces costumes de couleurs assez proches forment à la fois un chaos bouillonnant et une harmonie subtile qui les englobent tous dans un théâtre très sérieux. Pourtant, à bien y regarder, au milieu de tous ces personnages qui vitupèrent et tendent leurs bras en gestes vengeurs, un îlot calme et tranquille demeure, comme intouché par le fracas de l’affrontement et l’importance pourtant grande de la controverse. Cet îlot, c’est le gestionnaire.

   Il n’est qu’à le regarder attentivement pour percevoir très vite la dualité fondamentale de sa nature. Il a certes un costume, mais celui-ci, au rebours de la perfection textile un peu uniforme de ses congénères, est vieux, poussiéreux, élimé, parsemé même de quelques taches de sauces séchées, vestiges assez incompréhensibles de festins passés, ici incongrus. De même, il est laid, mais d’une laideur qui n’a rien à voir avec la laideur toute académique de ses voisins, puisqu’elle évoque une sorte de laideur plus humaine, fondamentalement repoussante et par là même presque sympathique. Sa trogne rouge, ainsi que la couperose irrégulière qui s’y étend, regarde paresseusement par les fenêtres sales, dans une sorte d’hébétude imbécile et complète, interloquant tous les regards égarés qui tombent par erreur sur la place où il se trouve. Il est bientôt évident que les enjeux de la réunion ne peuvent absolument pas le toucher, et que l’énoncé de toutes les conséquences catastrophiques ou miraculeuses des décisions sur le point d’être prises le laisse entier à sa rêverie, épargné par la fureur et l’ébranlement des luttes alentour.

   Mais parfois la parole lui est donnée, par respect pour d’obscurs et archaïques rituels. Alors, tout le monde se tait, la clameur se fige dans l’attente et le silence, à mesure que la masse reniflante du gestionnaire se déplie, cligne des yeux sous la lumière glauque des néons qui semble enfin y pénétrer. Là, après tant d’anathèmes, de diatribes, et de péroraisons, résonne une langue autre, administrative, d’abord aussi discrète qu’un souffle chuchoté dans une grotte, puis vagissante comme une tempête céleste.

   Quelle surprise, quel émerveillement d’entendre ce chœur inattendu de règles, de chiffres, de tableaux et de codes qui jouent ensemble, se mêlant en une sorte de syntaxe pâteuse, ésotérique et emplie de mystères ! Lorsqu’on l’entend pour la première fois, on n’en retient que la sensation écrasante d’être sur le parvis d’une cathédrale puissante, ciselée dans ses moindres recoins avec la plus grande précision, mais dont les grandes portes ferrées sont hermétiquement closes au commun des mortels. On peut même avoir l’impression qu’un sens caché s’y exprime, évident et mystérieux, une sorte de forêt de symboles qui cherchent avec obstination à s’adresser à nous, au plus profond de notre être. Pendant qu’il déploie ainsi tout l’éventail de son univers de règles et de codicilles, le gestionnaire, vibrant, s’est animé, comme une hideuse poupée habitée d’une force divine qui la meut avec énergie. D’une certaine et incompréhensible façon, il est beau à cet instant, et tous les participants, qui le regardent en se moquant de lui avec plus ou moins de discrétion, ne s’y trompent tout de même pas, c’est une parole descendue de quelque part qui s’exprime par lui, une parole qui les fascine et qu’ils jalousent. Ils se moquent certes, tous, dans une sorte de connivence tardive et cruelle, mais le gestionnaire, superbe dans la transfiguration de sa laideur, continue de tressauter avec allégresse pendant que s’écoulent de sa bouche lumineuse les derniers préceptes sibyllins et mystiques.

   Lorsqu’enfin il se tait, d’un coup, comme abandonné par la présence qui l’animait, sa lèvre grasse s’affaisse de nouveau, son regard vitreux se retire derrière le verre constellé et presque opaque de ses lunettes, et il se rendort paisiblement, aussi indifférent à la suite de son intervention qu’à ce qui l’a précédée. L’assemblée se regarde, se sourit, et tout disparaît dans le clignotement final des néons.


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