Paroles de vieux

Cet article a été écrit pour un journal lycéen.

 

S’il y a une chose que j’ai apprise durant les longues années qui constituent ma brillante carrière (si si, brillante, je vous assure), c’est que les élèves aiment tous à peu près les mêmes choses (non, je ne parlerai pas de substances illicites dans cet article, désolé…). Parmi ces choses que les élèves de la Sixième à la Terminale aiment, il y a, dans l’ordre croissant d’intérêt :

– Ce qu’on fait en cours (rappelez-vous, c’était en Sixième, je vous assure que vous avez ressenti de l’intérêt pour un cours, ça n’a pas duré très longtemps, mais tout de même !).

– Savoir ce qu’on mange à midi à la cantine (là, je pense que tout le monde sera d’accord).

– Connaître quelques détails de la vie des profs (surtout si les détails en question sont un peu gênants, bien sûr…).

– Pour finir, les histoires… Qu’elles soient issues de la mythologie, du théâtre, ou de romans populaires, les élèves adorent toujours les histoires.

Alors, dans la mesure où je suis payé au pourcentage de ventes de ce journal (comment ça, pas du tout ? j’aurais dû mieux lire le contrat…), je vais essayer d’être efficace en mélangeant les deux thèmes préférés des élèves : je vais raconter ma vie !

Plus précisément, je vais vous raconter un souvenir de mes vacances d’été, d’une époque fort lointaine où j’avais votre âge, et où j’étais contraint de partir avec mes parents à la campagne… Imaginez l’endroit le plus perdu et vide de l’Univers, et, une fois que vous le visualisez bien, tuez encore la moitié des êtres vivants susceptibles de s’y trouver. Nous sommes dans les années 90 (du vingtième siècle, je précise quand même), enlevez donc également Internet, les smartphones, la télévision que mes parents avaient en horreur, rajoutez deux tonnes de livres poussiéreux au grenier, et vous aurez une idée assez exacte de l’endroit où je devais passer quelques semaines en essayant de ne pas mourir. Étonnamment, je ne suis pas mort (par contre, j’ai fini prof. de français, ce qui est à certains égards bien pire, mais passons…), et je passais de très longues journées à lire et à penser… À quoi ? Et bien, aux filles ! Ces créatures aimées, laissées loin derrière moi, quelque part dans la civilisation, dont je n’aurais plus de nouvelles pendant deux mois ! À l’époque, en dehors de l’école, les amis et camarades disparaissaient mystérieusement une fois descendus du bus, et il n’y avait que le téléphone familial (vous savez, le vieux truc avec un fil en plein milieu du salon, que plus personne n’utilise mais que personne n’ose jeter) qui vous permettait de raconter en chuchotant vos exploits amoureux à votre « best », sous l’œil narquois de toute la famille et l’oreille dressée de votre petit frère se préparant à monnayer son silence…

Alors, je leur écrivais, à ces filles. À la nuit tombée, je prenais une feuille et un stylo (oui, ça existait, ne soyez pas désagréables…), et j’écrivais, toute la soirée, ce qui me passait par la tête, ce qui me semblait important, ou ce que ma timidité m’aurait mille fois interdit de leur dire en face. Je décrivais ainsi mes sentiments d’adolescent, mes ennuis, mes promenades et mes lectures, et je cherchais longtemps la phrase susceptible de faire battre le cœur de Marie-Pierre (on ne rigole pas, s’il vous plaît). Surtout, j’écrivais seul, dans le silence de ma chambre. Pas de réponse de la feuille posée devant moi, pas de smiley pour remplir le vide entre les lignes, uniquement des mots, des phrases muettes qui se déroulaient difficilement, et une envie d’être présent, au moins un instant, dans les pensées de la lointaine demoiselle. Lorsque ma lettre était enfin terminée, j’allais la déposer à pieds, en pleine nuit, dans la boîte jaune sur la place du village, pour ne pas manquer la levée quotidienne du courrier. Elle y tombait avec un petit bruit de frôlement de papier, et il était délicieux de savoir qu’elle ne m’appartenait plus, que je ne pouvais plus rien y changer, qu’elle était à moins d’un mètre de moi et pourtant désormais inaccessible (bon, j’aurais pu défoncer la boîte avec du C4 ou tendre une embuscade au facteur, mais admettez que c’est un peu compliqué à mettre en place). L’attente délicieuse commençait alors, je comptais le nombre de jours qu’il faudrait pour que la lettre trouve sa destination, et ce jour-là, je me demandais sans cesse si elle avait été trouvée, lue, si, peut-être, sa lectrice avait commencé à y répondre…

Le temps a passé, La Poste est devenue une banque et un fournisseur d’adresses e-mail. Lorsque je veux dire quelque chose à quelqu’un, une foule d’applications bondit sur moi et me jette au visage des flammes colorées, des jolies images qui clignotent dans tous les sens sur une multitude d’écrans connectés, parfois même la possibilité d’écrire quelques mots (pas trop quand même). Alors, je n’écris plus à personne de longues phrases lues lentement par quelqu’un qui pense fort à moi (non, mes chers élèves, les contrôles, ça ne compte pas !).

Et ça me manque un peu…


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Le gestionnaire

   Autour de la vaste table circulaire, au milieu de la salle de réunion, les costumes sévères se sont installés, assis côte à côte selon un ordre silencieux et invisible d’attractions, d’animosités et d’intérêts communs ou contradictoires. Lorsque la réunion commence, les groupes ainsi composés se compriment doucement sur eux-mêmes, s’éloignent imperceptiblement les uns des autres dans un mouvement lent et régulier de tectonique à l’œuvre. Longtemps, au fil des débats, ces continents sans visage tremblent d’indignation, frissonnent de colère, ou explosent d’une rage volcanique. Ainsi, c’est une véritable guerre universelle qui se joue à la surface de la grande table arrondie, entre les quelques murs décorés ça et là de tableaux fades, et tous ces costumes de couleurs assez proches forment à la fois un chaos bouillonnant et une harmonie subtile qui les englobent tous dans un théâtre très sérieux. Pourtant, à bien y regarder, au milieu de tous ces personnages qui vitupèrent et tendent leurs bras en gestes vengeurs, un îlot calme et tranquille demeure, comme intouché par le fracas de l’affrontement et l’importance pourtant grande de la controverse. Cet îlot, c’est le gestionnaire.

   Il n’est qu’à le regarder attentivement pour percevoir très vite la dualité fondamentale de sa nature. Il a certes un costume, mais celui-ci, au rebours de la perfection textile un peu uniforme de ses congénères, est vieux, poussiéreux, élimé, parsemé même de quelques taches de sauces séchées, vestiges assez incompréhensibles de festins passés, ici incongrus. De même, il est laid, mais d’une laideur qui n’a rien à voir avec la laideur toute académique de ses voisins, puisqu’elle évoque une sorte de laideur plus humaine, fondamentalement repoussante et par là même presque sympathique. Sa trogne rouge, ainsi que la couperose irrégulière qui s’y étend, regarde paresseusement par les fenêtres sales, dans une sorte d’hébétude imbécile et complète, interloquant tous les regards égarés qui tombent par erreur sur la place où il se trouve. Il est bientôt évident que les enjeux de la réunion ne peuvent absolument pas le toucher, et que l’énoncé de toutes les conséquences catastrophiques ou miraculeuses des décisions sur le point d’être prises le laisse entier à sa rêverie, épargné par la fureur et l’ébranlement des luttes alentour.

   Mais parfois la parole lui est donnée, par respect pour d’obscurs et archaïques rituels. Alors, tout le monde se tait, la clameur se fige dans l’attente et le silence, à mesure que la masse reniflante du gestionnaire se déplie, cligne des yeux sous la lumière glauque des néons qui semble enfin y pénétrer. Là, après tant d’anathèmes, de diatribes, et de péroraisons, résonne une langue autre, administrative, d’abord aussi discrète qu’un souffle chuchoté dans une grotte, puis vagissante comme une tempête céleste.

   Quelle surprise, quel émerveillement d’entendre ce chœur inattendu de règles, de chiffres, de tableaux et de codes qui jouent ensemble, se mêlant en une sorte de syntaxe pâteuse, ésotérique et emplie de mystères ! Lorsqu’on l’entend pour la première fois, on n’en retient que la sensation écrasante d’être sur le parvis d’une cathédrale puissante, ciselée dans ses moindres recoins avec la plus grande précision, mais dont les grandes portes ferrées sont hermétiquement closes au commun des mortels. On peut même avoir l’impression qu’un sens caché s’y exprime, évident et mystérieux, une sorte de forêt de symboles qui cherchent avec obstination à s’adresser à nous, au plus profond de notre être. Pendant qu’il déploie ainsi tout l’éventail de son univers de règles et de codicilles, le gestionnaire, vibrant, s’est animé, comme une hideuse poupée habitée d’une force divine qui la meut avec énergie. D’une certaine et incompréhensible façon, il est beau à cet instant, et tous les participants, qui le regardent en se moquant de lui avec plus ou moins de discrétion, ne s’y trompent tout de même pas, c’est une parole descendue de quelque part qui s’exprime par lui, une parole qui les fascine et qu’ils jalousent. Ils se moquent certes, tous, dans une sorte de connivence tardive et cruelle, mais le gestionnaire, superbe dans la transfiguration de sa laideur, continue de tressauter avec allégresse pendant que s’écoulent de sa bouche lumineuse les derniers préceptes sibyllins et mystiques.

   Lorsqu’enfin il se tait, d’un coup, comme abandonné par la présence qui l’animait, sa lèvre grasse s’affaisse de nouveau, son regard vitreux se retire derrière le verre constellé et presque opaque de ses lunettes, et il se rendort paisiblement, aussi indifférent à la suite de son intervention qu’à ce qui l’a précédée. L’assemblée se regarde, se sourit, et tout disparaît dans le clignotement final des néons.


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Le funambule

   On lève les yeux vers le ciel, et alors on le voit. Là-haut, entre deux poteaux élevés qui forment comme un cadre, sa silhouette ample émerge, au début, à peine de l’éclat froid et voilé des projecteurs suspendus dans la voûte de plastique. À mesure que le silence se répand au sol, à mesure que les regards s’ouvrent à la nuit qui monte, sa présence presque immobile se détache de l’obscurité artificielle. Le fil sur lequel il est apparu scintille doucement, coupé net à quelques pas devant et derrière lui par l’ombre qui le porte ainsi, tronçon absurde et sublime tendu au milieu du vide. Son pas, lent et régulier, foule alors les abîmes célestes, passe lentement au-dessus des têtes recueillies, troupeau massé dans l’obscurité silencieuse. Seul, il marche, danse, les bras écartés, dans le même équilibre stellaire que les constellations glacées qui le saluent du ciel, et le fil de métal se dilue dans les longues traînées d’étoiles lactées qui cheminent lentement le long des horizons. Les femmes soupirent alors en silence après cette silhouette lointaine qui tremble dans la nuit, pendant que les hommes jaugent avec une admiration incrédule la hauteur qui les sépare du funambule. Entre le Ciel qui élève le corps de l’artiste et la Terre qui l’appelle à la chute, il vole, le regard absent, vers un horizon pâle… À ce moment, tous l’aiment d’un amour presque douloureux, leur respiration même s’accorde avec sa marche bancale, s’arrête avec une peur délicieuse devant l’espoir de l’envol ou la peur de la chute. Pour eux, marcheurs englués jours et nuits dans la boue des bétons, lourds et patauds, le funambule est un rêve et une folie, une folie qui va s’envoler et s’abîmer parmi eux, cadavre démembré qu’ils coucheront en foule respectueuse dans la boue matricielle. Lorsque la lumière se rallume, le visage maquillé d’un blanc argenté sourit avec une pitié triste vers son public, tandis que s’estompe péniblement le rêve amoureux qui avait tout englouti. Tout s’éparpille dans un silence presque honteux.

   Assis dans sa caravane, seul devant son miroir, l’artiste contemple le maquillage naguère souriant qui coule désormais en formant de longues traînées obscures aux coins de ses yeux. Dans la petite pièce arrondie et immobile plongée au cœur de la nuit, le funambule erre maintenant au milieu des bouteilles renversées qui pleurent de leur goulot béant quelques dernières gouttes acidulées sur le sol.

   Ainsi, dans l’ivresse et la solitude, il est remonté tout en haut de son échelle, éclairé seulement de la Lune et des étoiles qui dansent toujours leurs ronds impassibles. Comme suspendu dans l’éternité, posé sur son fil qui s’enfonce devant lui dans l’oubli ténébreux, il a arrêté sa marche et regarde le ciel ami qui palpite un petit peu plus fort, en même temps qu’il ressent le sol vide et aveugle qui étend le silence sous lui comme un filet de mille cordes.

   Alors, de l’azur à la glaise, il vole l’espace de quelques instants, dans une grâce suprême et interdite, son corps danse les retrouvailles cosmiques d’Éther et de Tartare, et l’ombre l’accueille enfin, caresse en les noyant ses membres mutilés, et ne laisse de son sang épandu qu’un simple rond parfait et lisse sur lequel le ciel reflète son curieux embrasement.


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Caniche

   À l’intérieur du chapiteau bariolé qui se dresse, c’est le cirque. Assis à peine sur les bancs circulaires, trépignants d’excitation devant la bienveillance silencieuse et amusée de leurs parents, les enfants hurlent sans retenue, les yeux grands ouverts sur la piste ensablée. Au cœur de la lumière qui épouse parfaitement le rond jaunâtre, un caniche dont la peau est tondue à ras tourne et virevolte avec la dextérité des dressages toujours consentis. Sur son museau fin qui halète discrètement, un chapeau plein de couleurs a été posé, tandis que ses pattes fines ont été ornées de chaussons flamboyants. Lorsque le clown, le maître, lui ordonne dans un grand cri faux de sauter, il saute, et même sa désobéissance prévue et occasionnelle est source d’amusement sans borne des enfants. Qu’il bondisse lamentablement vers la gorge peinturlurée de son dieu grimaçant, et c’est la joie immédiate et absolue des sensations qui n’ont pas de profondeur. Lorsque le clown sautillant fait jaillir de ses manches insondables des rubans roses qu’il lance dans de grands gestes circulaires, à travers toute la piste, le caniche se précipite vers ces serpents immatériels qui ondulent lentement dans l’air surchauffé, les poignarde de ses crocs négligeables, les lacère de ses griffes taillées. Le public, toujours invisible dans l’ombre, s’esclaffe de plus belle et sa clameur puissante, mille fois renouvelée, frappe l’esprit faible du caniche, rassuré toutefois de cette réaction qu’il espère. Les dernières contraintes sont difficiles, car son petit corps nerveux est las, sa peau tondue et livide est parcourue de petits frémissements ondoyants et rapides. À la fin du numéro, lorsque tous les tours ont été donnés et que l’impatience a saisi l’esprit des enfants, qui rêvent déjà ailleurs, le caniche est appelé aux côtés de son maître pour le salut final. Salut bref et un peu lamentable, pendant lequel la bête exulte timidement et darde de tous côtés son regard noir et inexpressif, en direction d’une obscurité plus profonde encore, dont surgissent seulement des furies bientôt éparses et des hurlements qui s’assourdissent. Même le jappement aigu que son maître, devant la consécration populaire, l’autorise à pousser perd toute consistance, dilué dans la vague sans cesse rejaillissante des adieux hypocrites de la foule. C’est à ce moment, dans la lumière chaude qui déjà vacille dans l’ampoule des projecteurs, que l’esprit du caniche vagabonde quelques secondes, libéré brièvement par l’agonie du spectacle qui annonce toujours le fouet des lendemains.

   Lorsque la niche rose se ferme sur son petit corps bien lisse qui exhale toute la senteur insolite des froufrous un moment pourchassés, le caniche se couche en rond, et son regard, qui n’a plus que le vide silencieux à fouiller, s’éteint enfin. Un rayon lunaire égaré pourrait alors se poser sur une babine un peu retroussée, sur un croc vaguement dressé. Les frémissements sur sa peau diaphane ont repris, sans doute même accentués à mesure que le sommeil a anéanti la misérable bestiole. De sa tête outragée à sa griffe entravée, toute la carcasse en sommeil est désormais frissonnante, comme émanant d’un autre monde. Dans ses rêves qui ont tardé à advenir, le caniche s’est levé de son drap d’un jaune sale sur lequel son corps a imprimé, jour après jour, la trace arrondie de sa soumission, il a hurlé un cri rauque à la Lune fraîche et ronde, déchiré de ses crocs redressés tous les ornements ridicules de sa chute. Au creux de son ventre, une faim tenace et sanguinaire, comme une sœur, l’a fait surgir hors de son abri, tandis qu’il a vu dans sa rage naissante son corps prendre les dimensions de l’infini. Il a accueilli, comme une promesse longtemps interdite, la caresse sensuelle de la frénésie et la source toujours renaissante de la haine…
   C’est désormais le silence d’un large chemin de sang qui mène au lit des enfants rêveurs et suppliciés, et les clowns auparavant chahutés avec dévotion sont maintenant déchirés, dans le sublime gargouillement d’un rouge qui fait taire les couleurs insolentes de leurs déguisements. Dans le cirque en ruines, saccagé par la bête, se tient le loup féroce à la toison âcre et cendreuse, un Fenrir déchaîné dont la gueule vaste et grondante veut engloutir et le monde et les dieux. Il foulera les drapeaux mensongers et les barrières dérisoires, de son pas lourd, et ses griffes sales et noires laboureront de leurs déchirures parallèles la terre grasse. Ses yeux farouches, seuls, brilleront dans la nuit renaissante.


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Le testament de Léandre

   Cette nuit, comme toutes les nuits, je nage de toute ma force au milieu de l’océan glacé, et mon corps fend la surface de l’eau qui s’ouvre sous mes coups d’un sillon lisse comme une ancienne blessure. À chaque instant, je lance mes bras vers la lumière tremblante de promesses amoureuses qui se consume là-bas, au loin, dans le cœur d’un phare dansant sur l’horizon imperceptible. Depuis combien de temps suis-je lancé dans cette course folle, à glisser ainsi au-dessus de l’abîme sous-marin ? Tous les soirs, lorsque la lumière du jour expire en une longue agonie pâle, j’arrache mes vêtements et je plonge dans l’eau, alors que déjà le ciel mourant se perce de cette lointaine lueur magnétique. Et puis c’est la même frénésie, le corps qui se déchaîne et qui tremble sous le passage indifférent des vagues froides, et la respiration haletante qui se tait lorsque mon visage, immergé l’espace d’une seconde, devine la noirceur floue qui sommeille sous la surface. Un matin, je te le promets, je me lèverai de la vague aux premiers rayons du soleil, je foulerai le sable blanc en imprimant sur la douceur de sa courbe la marque de mon passage, je soufflerai de toute ma poitrine encore salée cette haute flamme qui m’affole, et je m’allongerai enfin à côté de toi, Héro, toi qui t’éveilleras alors en frissonnant sous la froideur et l’amertume de ma main.
   Ce soir, pourtant, la nuit est belle : à mesure que la rive s’éloigne, à mesure que l’océan m’accueille dans l’immensité de ses pulsations indifférentes, le froid endort mes forces, ma rage s’apaise, et les vagues écumeuses, nées des battements de mes bras, s’éteignent, laissant la tache noire des profondeurs s’épanouir doucement sous mon corps immobile.
   Peut-être mourras-tu demain, ma belle Héro, lorsque tu comprendras que plus jamais je ne bondirai au-dessus des profondeurs glacées, ensorcelé par l’éclat qui danse à ta fenêtre. Cette nuit, un orage puissant a soufflé les amours de notre temps, la flamme trompeuse s’est tue, et le phare qui la portait s’est estompé doucement dans les mirages de la nuit. L’horizon s’est alors totalement éteint, la direction s’est perdue, comme diluée tout autour du clapotis des vagues et de l’immensité marine. La voûte nocturne étale enfin toute l’étendue de ses mystères, déploie toute sa hauteur sur la surface désormais étale, qui reflète les points lumineux des étoiles au rythme de sa pulsation légère. C’est le calme absolu du monde qui interroge, du temps suspendu qui ouvre un chemin dans le coin du regard. Tout autour de moi, les astres tremblants et les constellations qui les joignent se reflètent, bondissent et se confondent par dessus l’écume argentée, se tordent et forment des esquisses tout au long de la surface, dansent même sur mon corps luisant de l’eau salée. Alors, le mouvement s’enfuit de mon corps, et c’est tout l’univers qui pivote doucement autour de moi et me regarde m’enfoncer tranquillement dans la surface, m’engloutir dans la caresse maternelle de l’océan. Lorsque enfin le souffle quittera mon corps, à quelques pas sous le miroir qui ploie doucement, la voûte lointaine sera comme atténuée, les étoiles se mêleront les unes aux autres, perdront pour toujours leur fixité géométrique, et la Voie Lactée dansera sur les ondulations de l’océan, en faisant scintiller mes larmes de noyé.

   C’est là, plus tard, au creux des gouffres sombres comme la nuit, que ton corps aimant descendra à son tour pour se joindre au mien, tes yeux voilés grands ouverts sur ce monde trouble et inconnu sur lequel j’ai tant couru à ta recherche. Ton corps, diapré déjà de vert et de bleu à mesure qu’il s’éloignera du ciel étoilé et de ses orages moqueurs, chutera, seul, en douces arabesques, comme bercé par les profondeurs noires de l’océan. Main dans la main, nous errerons ainsi un temps, cadavres pourrissants portés par le souffle lent des immenses courants sous-marins, et tes longs cheveux libérés formeront dans ce ciel nouveau une galaxie d’étoiles ondoyantes que nous regarderons sans un mot, toi la menteuse et moi le désespéré.


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